les minuscules

 

L’impolie

 

Des bottes montantes, une jupe droite, une doudoune cintrée, un voile assorti. Le visage fin, bien dessiné, une peau caramel, lumineuse. Et des yeux qui pétillent. Une très jolie femme, assise, dans mon tram. Les regards se concentrent sur elle. On la fixe, méchamment. On plisse les yeux, comme pour la maudire. Parce que cette très jolie femme téléphone. Elle parle fort, dans une langue qu’ici personne ne comprend, du somali, je crois. Elle se concentre sur sa conversation, quelque chose de sérieux, d’important. Elle ne sent pas l’épais jugement s’abattre sur elle. Impolie, grossière, irrespectueuse. Pourtant, personne ne lui parle. Personne ne lui demande de baisser la voix, de désactiver la sonnerie de son portable, comme ça se fait, ici. Non, parce qu’ici, comme partout ailleurs, on est certain que notre politesse est universelle. Comme dans les trains chinois où les contrôleurs se font commerçants puis comédiens, le métro new-yorkais où on se balade sans pantalon, les bus de la campagne suisse où on salue toujours le chauffeur – en montant et en descendant. Cette très jolie femme apprendra sans doute la politesse d’ici, mais pas dans ce tram, pas dans ce silence courroucé et péremptoire.

 

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