les minuscules

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l'âge
 
Elle adore cette musique, mais elle n’ose pas danser. Qu’y a-t-il de plus ridicule qu’une femme qui se trémousse sur la piste ? Une vieille femme qui se trémousse sur la piste. Non, raisonnablement, elle ne peut pas. Les jeunes font ça beaucoup mieux. Quoique… ils ne savent plus y faire. Ils sont si loin les uns des autres ! Elle pense à Roger, il lui manque soudain atrocement. Le Roger de ses vingt ans, pas son vieux mari qui tente maladroitement de retenir ses bâillements intempestifs et les quelques pets que lui inspirent le saumon, le filet mignon, les fromages et la pièce montée dont il s’est gavé. Elle, elle a fait attention, elle ne mange plus jamais trop. Elle deviendrait plus ronde qu’une montgolfière. Elle compte ses verres de champagne, deux. Elle fait signe à la serveuse, une coupette supplémentaire ne peut pas lui faire de mal. Quoique… elle a mis des heures à trouver un ensemble qui ne la boudine pas trop. Elle se croyait présentable, mais les jeunes fille qui virevoltent sur la piste lui rappellent douloureusement la réalité. L’âge. Roger s’est assoupi, malgré l’assourdissante musique. L’âge.
Un homme – soixantenaire, plutôt bien conservé – la regarde à travers la foule. Elle passe sa langue sur ses dents, rien. Recherche des miettes, des trace de sauce sur son chemisier blanc, rien. Il s’approche, l’invite à danser. Elle n’a pas envie. Quoique… elle jette un œil à Roger, elle devine qu’il ronfle. Elle se retrouve sur la piste. Elle tourne, elle rit, elle oublie. L’âge.
 

 

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