les minuscules

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l'adieu
 
Il la regarde. Ses dents sont mal rangées dans sa petite bouche, son menton fuit, ses cheveux frisottent, du turquoise soulignent ses yeux trop petits. Ingrid n’est pas jolie, ni élégante, ni spirituelle. Ils se sont connus à l’école, évidemment elle était amoureuse de lui – elles l’étaient toutes. Il s’est choisi une femme plus tard, à l’Université. Elle n’est pas là, elle n’aime pas ses vieux copains d’école et il n’a pas besoin d’elle ici, pas de client à charmer, ni de cadeau idéal à dénicher pour s’assurer un marché. Elle n’est pas là, mais il sait qu’elle est parfaite ; sa silhouette mince et tonique, son maquillage discret, sa tenue élégante, sa discussion raffinée. Parfaite. Il sait qu’il lui doit une part non négligeable de sa réussite, il ne s’est pas trompé.
 
Il savoure la sensation de flottement que procure une journée de ski. Il contemple la salle. Ils sont dans le meilleur hôtel de la station, il voulait payer pour ses amis, mais sa femme lui a déconseillé de le faire, humiliant. Comme toujours, elle avait raison. Il se console en leur offrant un whisky hors de prix. Ingrid ne boit pas, mais elle rit, ne cache pas sa bouche. Ils ont ri toute la semaine. Elle est la seule personne au monde qui peut se moquer de lui sans le blesser, son amie. Elle a toujours été son amie. Il boit son verre d’une traite,  se ressert, plusieurs fois. La bouteille est vide. Ils sont seuls, elle pose sa main sur son bras, lui demande si tout va bien. Bien sûr que tout va bien, il a touché un bonus à six chiffres pour la première fois cette année. Elle sourit, elle a l’air triste. Elle se lève, il la suit. Il veut l’embrasser, entrer dans sa chambre. Elle dit non, le repousse, le frappe. Il se couche sur elle. Elle crie. La lumière, des gens, ses vieux copains d’école. Il vomit, se replie en boule dans un coin de la pièce. Seul.
 
Sa femme arrive le lendemain matin, elle l’attend dans la voiture. Elle promet de tout arranger.

 

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