les minuscules

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l’amoureux
 
Il s’essuie la bouche, vérifie méticuleusement qu’aucune trace de dentifrice ne colle à ses lèvres charnues. Il inspecte ses dents, chasse la moindre particule de salade sur l’émail à peine jauni par le café. Il caresse ses joues, aimerait avoir de la barbe, de la vraie, pas ce duvet ridicule qui recouvre sa peau encore délicate. Il décide de se raser, il fait glisser très doucement la lame qu’il a achetée il y a déjà six mois, mais qui semble ne jamais vouloir s’émousser. Il vole quelques gouttes d’aftershave à son père et ressent un agréable trouble à reconnaître son odeur d’homme sur lui. Il caresse son crâne rugueux et regrette furtivement de ne pas avoir des cheveux blonds et souples. Il sort de la salle de bains, rabroue sa sœur qui pleurniche pour qu’il répare le vieil ordinateur familial et ferme la porte de sa chambre derrière lui. Il ouvre grand son armoire, se sent petit et ridicule devant cette penderie bondée de vêtements. Son sweat rouge le rassure un peu, le bon parfum de propre lui a toujours fait du bien. Il met sa grosse montre en toc, sa casquette immaculée et fourre un vieux paquet de cigarettes dans sa poche sans jeter un regard au magazine porno sur lequel quelques brindilles de tabac gisent encore.
Il s’en va sans dire au revoir à sa mère, il marche vite, arrive en quatre minutes à la gare. 18h45. Son train arrive dans vingt minutes. Il s’allume une cigarette, s’étouffe un peu, ne ressent rien. Il ne sait pas vraiment fumer. Il se répète pour la dix millième fois les mêmes mots, les chuchote, troublant terriblement une touriste japonaise. Il fait demi tour, persuadé qu’il est ridicule, qu’il doit rentrer. Mais il revient. Il fait les cent pas, cherche une formule magique pour accélérer cette putain d’horloge sur laquelle les minutes s’égrennent, interminables. Il crache, s’achète un coca au distributeur, essaie de sentir son haleine dans la paume de sa main. Il a envie de pleurer, puis de crier. Il a envie de disparaître, il est 19h02, son train arrive.
Elle descend. Elle porte encore l’uniforme du magasin, il peut lire son nom sur le badge en plastique, Amina. Elle passe devant lui, sans le voir. Il tend le bras, l’effleure à peine. Elle ne se retourne pas.
 
Demain. Demain, il lui demandera l’heure, ou n’importe quoi d’autre. Demain, il lui dira qu’ils font leur apprentissage dans le même centre commercial, lui aux stocks et elle à la caisse. Demain, il lui dira qu’ils habitent dans le même quartier. Demain, il lui dira qu’elle est la plus jolie des passagères de l’express de 19h02. Demain.

 

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