les minuscules

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l'ascenseur
 
L’escalier roulant est en panne, une grosse barrière interdit le gravissement pédestre des marches grippées. Merde. Mon sac de sport pèse une tonne. Je n’ai jamais compris comment une paire de basket taille fillette, un vague survêtement, une brosse pour cheveux récalcitrants et du savon sans savon pouvaient pareillement me cisailler l’épaule… Nous vivons dans un monde mystérieux où l’escalier roulant est en panne. Merde.
Comme tout le monde, je me dirige vers l’ascenseur. Un petit attroupement se forme, s’agglutine devant les portes métalliques. Je me tiens à l’écart, j’attends. Je sens passer des vagues d’impatience, d’agacement. Quelques soupirs. Puis, il arrive. Les portes s’ouvrent, lentement, c’est un très gros ascenseur conçu pour les grappes de corps armés de cartes de crédit. La boîte motorisée avale la grappe, mais plusieurs grains restent esseulés, exclus. Je me résigne tranquillement à attendre le prochain, comme la jolie maman qui cajole sa gazouillante poussette. Mais voilà, dans un éclair, il se dévoile. Clark Kent déchire sa chemise. Superman s’impose. Et il gueule. Il gueule sur un gamin, le seul de la grappe. Tu vois pas qu’y a une femme avec un bébé, t’as pas honte, sors, petit merdeux! Le merdeux n’a pas honte, il ne comprend rien. Il enlève ses écouteurs, balbutie, pardon ? Et rebelote, Superman défend la maman qui tente d’argumenter qu’elle se fout comme de la dernière couche sale de la poussette de prendre cet ascenseur ou le prochain. Superman est bien trop fort pour être contredit. La grappe est en état de choc. Le gosse tremble comme une feuille, fait un pas pour sortir lorsqu’une grand-mère le retient par le bras. Elle est trop vieille pour s’intéresser aux comics. Elle presse le bouton, mais notre homme au mini slip de bain rouge retient la porte. Il essaie d’agripper le gamin avec sa grosse main gavée de superpouvoirs. Il reçoit un coup de parapluie, je touille dans mon sac pour m’armer de mon bouquin, prête à l’assommer s’il le faut. Il recule enfin. Dans la fournée suivante, il nous prend à parti, moi, la maman et un vieux qui fait mine de ne pas parler français. Personne ne lui répond, mais il s’en fout, le plus fort, c’est lui. Il est capable de faire disparaître dix minutes de la vie de tout un chacun, juste comme ça, par la force de sa volonté de super con.

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