les minuscules

 

L’admirateur

 

L’espace se resserre. C’est plein. Plein de collègues qui fêtent un juteux contrat, plein d’étudiants qui dansent, plein d’hommes et de femmes à l’affût d’un partenaire pour la nuit. Entourée de deux parfaites partenaires, je sirote un mojito trop sucré lorsque ses yeux se fixent sur moi. Un petit bonhomme. Cinquantaine, bedonnant, costume fatigué. Un comptable ou un vendeur en assurances. Entre lui et l’ambiance du club, il y a comme un océan. Personne ne l’accompagne. Il tient un verre, mais ne boit pas. Il me dévisage, c’est tout. Étrange, presque effrayant. Je me déplace, je danse, mais je n’échappe jamais à son regard. Il m’agace avec son air de labrador trop fidèle. De son poste d’observation, il voit certainement celui qui se rapproche à pas de danse élégants, celui qui ne sait pas danser et tente malheureusement de faire de même, celui qui complimente, celui qui répond « salope » aux « non merci », celui qui profite de la pauvreté de la lumière pour tripoter une fesse ou deux, celui qui sort de gros billets pour payer toutes les tournées. Mais lui, il ne s’inspire d’aucune de ces techniques d’approche. Il garde son obsessionnel regard à distance. Lorsque je quitte les lieux, je réalise qu’un seul homme m’a donné envie de le coucher sur du papier. Un cinquantenaire, bedonnant, timide et inquiétant. Drôle d’affaire que de séduire une femme qui écrit.

 

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