les minuscules

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la boîte de nuit
 
Il fait chaud, humide. La nuit se strie de flashs blancs, épileptiques. La lumière suit très aléatoirement le rythme de la musique. L’air est lourd, saturé de vapeur d’alcool, de sueur, d’hormones. Des employés de bureau, des garagistes, des cadres supérieurs se saoulent méticuleusement, un samedi soir sur la terre, comme disait l’autre. Un type agrippe ma fesse et sourit bêtement lorsque je tente de l’engueuler, irrécupérable. Un vieux couple en cuir mime un coït plus comique qu’excitant et son pendant jeune – casquette à l’envers pour lui, microjupe pour elle – échange un bon litre de fluide corporel. Je sens leur haleine chargée de gin tonic alors que je tente d’éviter la fine pluie de bave. Une autre odeur colonise mon innocent petit nez, quelque chose de musqué. Je me retourne à la recherche de cet effluve troublant et pas complètement désagréable. Mon visage se colle à une peau, nue, couverte de tatouages. Je passe au-travers de ma respiration, le dj couvre mon pathétique cri de surprise et de gêne. Un petit employé de banque insignifiant me regarde, satisfait de l’effet que sa nudité maquillée d’encre provoque, puis il remet son t-shirt, cache à nouveau cette image qu’il veut tant donner de lui-même. Je sors. Mes oreilles sifflotent. Et là, sous la bruine genevoise, je m’interroge ; suis-je si vieille ? Un gamin sur le trottoir d’en face répond à ma question, hé jolie Mademoiselle, viens finir la soirée chez moi, je t’offrirai des perles de whisky, je souris sans me retourner. Pas encore périmée – de loin en tout cas. Qu’est-ce qui ne va pas entre la boîte de nuit et moi ? Pourquoi l’ai-je trouvée si triste, si désespérante, presque dégoûtante ? Je n’ai pas bu. Je n’ai pas respecté la sacrosainte règle : être saoule, bourrée, pleine comme un tonneau de Jack Daniel’s.
On ne peut pas apprécier le renfermé moite saturé de transpiration, la délicatesse d’une mauvaise musique qui transperce vos tympans, le ballet du célibataire en rut activement à la recherche d’une compagne de matelas enfin docile, le médiocre cocktail hors de prix, à moins de noyer son sang dans l’alcool. Ce n’est qu’une fois totalement gris, que le corps parvient à se laisser glisser sur les saccades de la piste de danse et à laisser glisser sur lui les regards des prédateurs de la boîte de nuit.

 

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