les minuscules

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la contrôleuse
 
14h19 Morges
Un petit cœur en résine couvert de minuscules dessins pendouille sur son pull rouge et grossier. Elle n’est pas maquillée mais porte une multitude de bijoux démodés : cinq bagues dorées et napées des pierres les plus petites possibles, une montre dont le cadran en nacre noire est pavé des faux diamants, plusieurs bracelets jaunes qui dansent sur ses deux poignets. Elle parle fort, trop fort : « Tu comprends après dix jours c’est plus bon et c’est dommage parce que c’est une spécialité de là-bas, il faut pas gâcher Martine ! J’appelle François alors, ou c’est toi qui l’appelles, comme tu veux, c’est mieux si c’est moi, tu crois pas ? »
Le jeune cadre dynamique en face d’elle se laisse bercer par ce jacassement incessant, il s’assoupit contre la vitre. Je ne peux plus détacher mes oreilles de ce brouhaha téléphonique. Elle converse avec deux portables différents lorsque le réseau lui coupe la chique et soulage l’entier du wagon.
La contrôleuse passe et me lance un regard timide qui exprime sans équivoque son désir avide d’érotico sentimentalisme gentillet. Je ne réponds pas, me contente de noter cette petite péripétie sur mon bloc-notes.
Je pose ma plume et glisse un coup d’œil vers mon voisin d’en face. A l’aide d’une tablette, il joue. Ses yeux écarquillés et la frénésie de ses doigts sur l’écran tactile, miment une séance frénétique d’autoérotisme.
La femme au téléphone reçoit de bruyants sms, coupe ses ongles sans autre ustensile que ses mains nues et me fixe comme si ma présence était la pire des offenses. Le jeune homme en face d’elle se réveille, s’étire et se lève pour descendre à Nyon. Le regard inquisiteur de la bruyante passagère me délaisse un instant pour se concentrer avec tendresse et gourmandise sur les fesses rebondies en partance pour un quelconque bureau nyonnais.
Lorsque la contrôleuse repasse dans le wagon, elle marche vite, n’utilise plus que des onomatopées agressives pour s’adresser aux voyageurs et elle évite ostensiblement de croiser mon regard.
 
*
 
Si chacun recevait sa dosette d’amour quotidienne, son carré de chocolat pour l’ego, la vie serait tout simplement merveilleuse, la politique inutile, l’assurance maladie une anecdote budgétaire, la guerre un abstrait concept d’intellectuels oubliés dans une quelconque tour d’ivoire. Mais voilà, le monde est un endroit hostile, rempli de bruts qui ne donnent rien. Comme la scribouilleuse qui ne peut se résoudre à délaisser son carnet une petite minute pour offrir une caresse visuelle à la contrôleuse. Impossible de passer outre la mocheté de l’uniforme.

 

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