les minuscules

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la cubiste
 
Coppet. Une œuvre d’art monte dans mon train. Les épaules baissées, elle marche à petits pas brusques, comme un écureuil.  Elle s’assied en face de moi. Anxieuse, elle jette quelques coups d’œil à la ronde, puis se rassure. Elle s’enfonce dans son siège, sort son smartphone et commence à jouer avec. Je la contemple. Un menton effilé, une bouche pincée et délicatement tordue par des dents indomptables, un grand nez qui forme un angle inattendu en son centre. Et des yeux… des yeux très noirs qui parviennent à se voir l’un l’autre tant ils ne sont pas alignés. Bien que lumineuse, la peau est ordinaire, mais le reste du tableau est si fabuleux que j’oublie facilement ce défaut.
Nyon. Je parviens à me détacher de son visage pour observer ses vêtements. Un pantalon droit, une chemise bien boutonnée, une veste cintrée. Noirs, stricts, bon marché. Un faux sac Gucci, des ballerines à paillettes. Quelques breloques de plastique sur ses poignets fins. Du strass sur son annulaire. Criard et faussement chic.
Morges. Elle sort un minuscule miroir qu’elle applique à un centimètre à peine de son œil droit. Mascara, crayon, à droite, puis à gauche. Elle descend jusqu’à la bouche, gloss, rose. Jamais elle ne repousse suffisamment le miroir pour voir son visage tout entier. Elle recoiffe ses cheveux raides, se lève. Elle me sourit timidement, comme si elle quémandait mon approbation. Elle a dix-sept, peut-être dix-huit ans. Une apprentie employée de commerce, une jeune fille ordinaire dissimulée derrière un éblouissant Picasso.
 

 

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