les minuscules

 

la dernière Maoïste

 

Elle nettoie le tableau d’honneur. Elle frotte la vitre qui protège le cliché du meilleur travailleur et du meilleur étudiant du trimestre. De bons communistes qui auront accès à toutes les commodités du village. Le portrait du Président Mao est défraîchi, les couleurs ont bavé. Elle en a les larmes aux yeux, tous les jours en frottant cette satanée vitre. Il aurait dû être remplacé depuis longtemps, mais le Parti n’envoie plus rien à Nanjiecun*. Ne viennent que les grosses voitures noires des dignitaires en pèlerinage. Elle ferme les yeux, rêve que la Chine ressemble encore à Nanjiecun. Elle se ressource sur la place du village, se laisse bercer par le flot ininterrompu de vieille propagande qui coule des haut-parleurs. Elle s’arrête respectueusement devant les pharaoniques portraits de Marx, Engels, Lénine et Staline, puis s’incline devant la statue immaculée du Président Mao. Son travail est terminé, mais elle recommence. Jamais elle ne s’autoriserait à ne rien faire ou pire encore, à aller de l’autre côté de la ville où les anciens de Nanjiecun ont ouvert un marché, des boutiques et même des fast-food. Elle les déteste de partir, de trahir, de cracher à la face du Président Mao. Elle voudrait qu’ils reviennent, qu’ils soient punis. Mais plus personne ne veut punir les capitalistes dans ce pays

 

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*Dernière ville pilote de Chine où les travailleurs (ouvrier d’une usine produisant des statues de Mao) ne reçoivent pas de salaires mais des points selon leur comportement. Ces points leur permettent (ou non) d’accéder aux infrastructures communes. Il ne reste pas plus de un ou deux milliers d’habitants à Nanjiecun.