les minuscules

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la dispute
 
Tu verras! Tu verras comment ça va être sans moi, tu verras ! Non, non, non, non. Tu verras, tu verras, oui, tu verras ! Je reviendrai pas, jamais ! Tu peux pleurer, je m’en fous, je m’en fous. T’entends ? Je m’en fous complètement ! Je m’en fous que tu m’aimes ! Tu peux m’aimer autant que tu veux, moi, je t’aime plus, oui, je t’aime plus. C’est fini, fini !
Sauf que non, ce n’est pas fini. La dispute dure, encore et encore. Un homme hurle. De lui, on ne voit rien. Il n’est qu’une voix, éraillée par la rage, étouffée par le téléphone, se faufilant entre les sièges, contre les vitres du wagon. Puis, le ton baisse, glisse vers autre chose. Ses pleurs lointains se mélangent à ceux de la jeune femme qui tient son portable collé à son oreille. Elle se pelotonne sur sa banquette, serre contre elle un grand sac Migros. Elle arrache les peluches de sa jaquette, repousse la peau tendre autour de son pouce, mordille ses lèvres sèches. Regioexpress, Lausanne-Genève, next stop, Renens. Elle rate son arrêt, abat ses poings sur le training qui recouvre ses grosses cuisses. Nächster Halt, Morges. Les sanglots ne sont pas assez forts pour couper court à cette lutte sale, sans vainqueur. La passagère qui me fait face singe cette pathétique discorde, elle est drôle, décomplexée par les quelques bières qu’elle m’avoue avoir bues. Je souris, deux adolescentes pouffent. Les écouteurs retombent sur les poitrines. On écoute, on se regarde, on ricane. Soudainement solidaires. Un couple se déchire, une femme pleure et nous rions. Prochain arrêt, Genève. Primates à destination.

 

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