les minuscules

<

la fleur
 
Elle se lève très lentement. Tout est à sa place afin de lui faciliter la tâche. Lunettes, charentaises, canne. Une toilette au savon de Marseille, puis le café, une biscotte enrichie en fibres et quelques médicaments. Blancs, bleus, verts. Des cachets contre tout, sauf la vieillesse contre laquelle on ne peut rien. Elle entretient la photo de Marcel de la météo. Elle a disposé des portraits de lui partout, vieux grand-père souriant dans la cuisine, papa poule au séjour et jeune premier sur la table de nuit. Elle l’a aimé tout le temps, son Marcel, même à l’époque de la petite vendeuse du grand magasin. Et lui aussi, il l’a aimée tout le temps. Elle en est certaine à présent qu’il est mort. Elle compte à haute voix, comme s’il était là. Il lui reste cent trois francs dans le porte-monnaie de la semaine. De quoi s’offrir un filet de bœuf. Un petit, cent grammes, que lui découpe le boucher. Elle l’accompagnera d’un verre de vin rouge et tant pis si elle a un peu perdu le goût des choses, elle se souviendra. Elle range sa canne et s’appuie sur le déambulateur pour gagner la rue. Elle ne veut prendre aucun risque. Elle sait que lorsqu’elle tombera, elle devra quitter son appartement. Ça ne lui fait pas peur, elle a tout organisé avec Caroline, mais tout de même, c’est plus agréable de vivre chez soi. Il fait beau. Quelque chose sent terriblement bon. Des fleurs, un parterre de fleurs blanches. Elle se baisse, courbe son dos, puis se relève prudemment. Elle a pris cinq bonnes minutes pour cueillir un bouton entrouvert. Elle le hume et sourit. Il y a encore du printemps dans cet hiver-là.

 

>