les minuscules

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la Japonaise du bus n°3
 
Elle a gardé ses baskets Kenzo fluo pour cette occasion, elles sont arrivées du Japon juste à temps. Elle a rafraîchi le brun chocolat de ses cheveux hier après-midi et ce matin, elle a mis des lentilles kaki pour éclaircir légèrement ses yeux bridés. Elle s’est emmitouflée dans son grand blouson à motif, mais le reste de sa tenue est noire, son maquillage léger. Elle a compris qu’ici, l’individualité ne s’exprime pas par les vêtements, que l’excentricité y est rarissime. Alors elle joue. Elle joue sur les deux tableaux. Elle s’est habituée à ce qu’on la touche lors d’une conversation, à ne plus cacher sa bouche lorsqu’elle rit et tous les jours elle essaie de prononcer les r correctement, de lisser son accent haché. Mais elle conserve quelques vêtements multicolores et évite le plus possible d’ingurgiter l’horrible fromage fondu que tous ses amis de la HEAD tentent invariablement de lui faire digérer. Elle a préparé, répété son entretien, avec le Professeur Bovet, avec Sylvie, Lorenzo et Danny. Elle le veut ce stage en design industriel. Elle est prête. Mais lorsqu’elle s’assied dans le bus n°3, une vieille femme l’apostrophe tu m’as touchée, sale Niac, tu m’envahis, Jaune de l’enfer ! Elle ne comprend pas, s’excuse, se fait insulter, encore. Elle essaie de répondre à votle âge, vous devliez êtle plus sage, Madame. Personne ne bouge dans le bus. Lorsque je lui touche l’épaule, elle tremble un peu. Je lui chuchote que cette vieille folle a avalé tant de malheur qu’elle ne peut s’empêcher de le régurgiter, comme un venin brûlant.
La jeune Japonaise saute du bus n°3, elle court vers son tram. Elle prend le temps de se retourner et de m’offrir un sourire. Je mise sur le Japon pour les prochaines grandes idées en design industriel.
 

 

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