les minuscules

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la jupe
 
Ce soir, je sors pour la première fois. La mère d’une amie nous emmène dans une grande boîte de nuit frontalière.
Je pense à ma tenue depuis des semaines. J’en étends toutes les composantes sur mon lit. Je commence par les collants. Ils sont noirs, légèrement satinés. Je me glisse rapidement dans ma jupe – je déteste déjà me voir en collant, petit jambon emmailloté. Elle est jolie cette jupe, noire, fluide et parsemée de grosses fleurs aux couleurs tendres. Je hume mon petit pull, il sent trop le neuf, le synthétique. Je l’enlève, le parfume un peu, surveille que mon déodorant ne laisse pas de trace blanche sous les manches courtes. Je suis habillée. Je me regarde, tourne devant le miroir. Je juge durement, les seins, trop gros, masqués par le décolleté carré, les hanches, trop rondes, cachées sous la coupe évasée de la jupe. Je me maquille un peu. Je ne sais pas encore très bien. Un trait noir, un peu de mascara et un rouge à lèvres beige. Rien à faire côté cheveux. Je me regarde encore, résiste à l’envie de me parfumer à nouveau, je devine déjà qu’il n’y a rien de plus pathétique que d’empester la cocotte. Je mets des sandales noires, pas trop hautes, je veux danser. J’essaie toutes mes vestes, je ne sais pas encore que cet accessoire reste invariablement dans la voiture lorsque l’on sort en boîte.
Il fait froid. Il est 22h30. Je me pelotonne dans ma veste molletonnée. Je passe devant le mauvais restaurant qui borde mon immeuble. Il reste deux clients. La pharmacie est bien fermée, mais une guirlande de Noël clignote à côté des laxatifs. J’attends devant le petit parking visiteur de mon quartier. Je m’avance un peu vers le trottoir pour voir les voitures arriver de plus loin. Je suis impatiente. Une Golfe arrive, ce n’est pas la voiture de Madame S., mais elle ralentit. Un homme baisse sa vitre. Et je l’entends me demander, c’est combien ? J’ai quatorze ans.

 

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