les minuscules

 

La pomme

 

Il parle. Personne ne lui répond, ne l’écoute, ne le regarde. Il se déplace, essaie tous les voyageurs, s’assied finalement en face de moi. Il indique mon panier de fruits, c’est sain, c’est bon ça. Je lui offre une pomme. Silence dans le train. Il prend le fruit, me remercie tout doucement et le range dans un de ses sacs. Il fait tomber sa bière, il s’insulte, puis, je m’en foutaisse, je m’en foutaisse ! T’as quel âge ? Trente-deux ans. Encore le silence dans le wagon. Je suis déjà vieille, il sourit, me tend son poing, j’avance le mien. Il était à Montreux, une fille, quinze, dix-sept ans, voulait aller avec lui, mais, lui, il a refusé. C’est pas bien, le dépucelage, tu sais, une fois que la fille est… tu sais. C’est pas bien de faire ça. Le visage et les mains tout gonflés d’excès, il se cramponne à ses maigres principes. Et toi ? Tu me ramènes chez toi ? Non. Pourquoi ? Mariée. Je m’en foutaisse du mariage, moi. Après divorce, juge, procurateur, pension et la vie avec mes sacs. Mais, je suis correct, les enfants, chez la femme. Je vais partout, je suis nulle part avec mes sacs. Je m’en foutaisse ! Je vis, je dors, je mange, je bois. Hakuna Matata. Il baisse la tête, se chuchote, c’est pas une vie. Puis, plus fort, je m’en foutaisse ! Une fois, je vais croiser une compatible et on va cheminer ensemble. Coppet, c’est là qu’il doit descendre. Je l’incite à sortir, il me parle jusqu’à la dernière seconde, prolonge notre discussion en tapotant la vitre. Il s’accroche à moi comme un noyé à l’écume des vagues.

 

 

 

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