les minuscules

 

La pauvresse

 

Entre les deux automates à billets, elle scrute de son regard bleu les passagers. Elle cherche le généreux, la tendre qui aura pitié. Pourtant, elle refuse de faire pitié. Elle essaie de rester propre, d’attacher ses cheveux qu’elle ne peut pas laver aussi souvent qu’elle le voudrait. Elle demande doucement, sans tendre la main, mais elle ne baisse pas les yeux et s’accroche à son slogan, un peu de monnaie pour dormir à l’Armée du Salut. On se détourne gêné, on marmonne, puis elle se trompe de cible. L’homme ne veut rien lui donner, ne veut pas la voir, ne veut pas qu’elle existe. Il l’insulte. Elle n’a qu’à dormir dehors, il fait beau et c’est gratuit. Elle rétorque que c’est dangereux, qu’elle est seule, qu’elle aimerait une douche. Il monte encore d’un ton, s’approche poings en avant comme s’il s’apprêtait à frapper une jeune femme de cinquante kilos en pleine rue. Elle recule en se cachant le visage. Il se détourne en grimaçant, part prendre son train de monsieur qui travaille, lui. Personne n’a réagi. Comme si c’était normal, convenable de considérer qu’une femme qui mendie à Genève représente une menace qu’il faudrait corriger, remettre à sa place de pauvresse humble, soumise et surtout invisible.

 

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