les minuscules

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le cordon
 
Il est calme, la contemple comme s’il n’y avait rien de plus beau qu’elle. Elle est fière, se sent forte. Ils vont sortir ensemble, rien que tous les deux, pour la toute première fois. Elle ne ressemble plus à la jeune fille qu’elle était l’été dernier, mais ce corps, c’est pour lui qu’il s’est modifié. Elle met ses sandales, attrape ses lunettes de soleil et glisse le porte-bébé sur la poussette. Les roues tournent sur le sol. Le soleil tombe sur sa peau, elle surveille l’ombre sur l’enfant, lui sourit, lui demande ce qu’il pense du soleil. Il semble indifférent, il la fixe toujours, elle. Le tram arrive, elle entre sans difficulté, aidée du marchepied des transports en commun maman friendly. Il tourne des yeux, scanne les couleurs, les mouvements de ce lieu inconnu. Son regard se fige soudain, ses pupilles se dilatent. Il regarde une femme. Une belle femme. Jeune, souriante et assise juste à côté de la poussette. Ce premier amour dure une dizaine de minutes, puis l’objet du désir se lève, fait un petit signe de la main et sort du tram.
Elle suit des yeux la jeune fille qui gambade vers une vie forcément merveilleuse. Elle se voit dans la vitre du tram. Elle observe ses cheveux défaits, ternes et un peu gras, passe une main sur sa peau épaissie, ses cernes bleuâtres. Elle n’ose pas regarder son corps. Elle se trouve soudain laide, vieille, chiffonnée. Elle retient ses larmes. Elle a raté son arrêt. Elle descend précipitamment, traverse pour reprendre le tram dans le sens inverse. Il la regarde. Il n’est pas désolé. Pourtant, elle ne l’a jamais trouvé aussi beau.

 

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