les minuscules

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le garçon et la fille
 
le garçon
 
Il se lève enfin. Son téléphone a sonné, son réveil a sonné, son micro-onde a sonné. Et pourtant, il est en retard. Vite la brosse à dents, vite le caleçon, vite le redbull. Il se regarde dans le miroir, se coiffe d’une main, gratte sa joue mal rasée. Le jean de la veille fera l’affaire, mais il lui faut un sweat, les vitres de son studio sont humides de pluie. Saloperie d’automne. Il fouille l’armoire, rien. Il scrute le sol, rien. Il soulève le matelas, rien. Il se souvient d’avoir fait une lessive, fonce vers le bac. Il trouve quelques fringues propres, dont un vieux pull à capuche qu’il ne souvient pas avoir acheté. Vite. Merde. Le tissu chiffonné pue le chien mouillé. Il entend sa mère chuchoter dans sa tête il faut toujours bien étendre le linge, il n’y a que comme ça qu’il sèche correctement ! Il ferme sa braguette et sourit dans le miroir de l’ascenseur. Vite le tram, vite timbrer, vite le croissant, vite un autre redbull. Il s’assied à sa caisse, à l’heure. Il respire, compte les billets, fait un petit signe à sa collègue. Il attend. Il caresse ses ongles de guitariste, puis la valse des bip commence. Il ne lève plus la tête que pour dire bonjour et annoncer la douloureuse. L’odeur de son pull ne l’incommode presque plus lorsqu’il la voit. Doris. L’étudiante à qui il donne des cours de guitare, la personne qu’il estime et craint le plus au monde, la femme dont il rêverait d’être à la hauteur. Elle écarquille un peu les yeux, lui rend son bonjour, paie et s’en va.
Il reste là, à sa caisse, avec son pull qui pue, les larmes aux yeux.
 
 
la fille
 
Elle pianote sur son téléphone, cherche une bonne âme pour lui prêter ses notes de cours. Elle est malade. Saloperie d’automne. Elle passe son training sans se lever du lit, s’emmaillote dans le duvet. Elle scrute le sol en quête de ses chaussettes, les trouve sous son oreiller. Elle se traîne jusqu’à sa minuscule cuisine, met de l’eau à chauffer, puis part à la recherche de thé dans l’immense bordel de sa kitchenette. Elle fouille l’armoire, rien. Les placards, rien. Elle tente la bibliothèque, rien. Elle se souvient d’avoir travaillé tard, se dirige vers la planche de bois qui lui sert de bureau. Un vieux sachet tout sec fera l’affaire. Un peu de miel, du citron en bouteille. Elle boit la boisson chaude. Il ne reste aucun goût sur sa langue. Elle se mouche dans son dernier kleenex. Une petite envie de pleurer monte dans ses yeux. Elle se ressaisit, se couvre d’un vieux pull à capuche, échange ses chaussettes contre des baskets et se dirige vers le tram. Elle ferme les yeux, ne les ouvre qu’à l’annonce de l’arrêt du supermarché. Elle grelotte, relève la capuche. Du thé, du miel, des citrons, des mouchoirs. Vite la caisse. Son nez menace d’exploser lorsqu’elle le voit. Alkan. Son prof de guitare, ce garçon talentueux qu’elle admire tant qu’elle ne progresse absolument pas, paralysée à l’idée qu’il pourrait toucher ses mains. Il la salue à peine, visiblement surpris.
Elle part sans se retourner, avec son nez qui coule et ses frusques informes, les larmes aux yeux.

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