les minuscules

 

le livre

 

Il marche, il entend l’herbe crisser sous ses épaisses chaussures de montagne. Elles lui font encore un peu mal, mais bientôt elles seront, pour ainsi dire, faites à son pied. Il sent l’air frais de l’hiver qui se dispute à celui plus parfumé du printemps. Le brouillard se dissipe, bientôt il verra son beau sommet crever le ciel. Quelques oiseaux piaillent un peu, comme pour le saluer, lui, l’habitué de leur petit sentier rocailleux. Il entend quelques cloches au loin, il s’éloigne, il n’aime pas beaucoup les vaches et préfèrerait mourir plutôt que de l’admettre.

Il a faim. Il s’assied sur une pierre déjà réchauffée par le soleil matinal et commence à trancher son pain de seigle lorsqu’il l’aperçoit, violette, vive, magnifique. Il découpe patiemment une petite section du Journal de Genève avec son couteau suisse, plie le papier rectangulaire et y dépose la minuscule fleur. Il ne veut surtout pas l’abîmer, alors il fouille au fond de son sac et en sort un petit livre à la couverture orange dans lequel il glisse son précieux cadeau. Il imagine déjà le sourire de Marthe lorsqu’elle lira le roman à son tour. Il a oublié que sa femme aime tant l’histoire du général Suter qu’elle possède déjà son propre exemplaire.

 

*

 

La fleur a perdu ses couleurs, elle est sèche et rabougrie, mais elle m’a fait sourire, moi la lectrice qui la découvre près de quarante ans plus tard à la page vingt-trois d’un chef-d’œuvre suisse d’occasion.

 

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