les minuscules

 

Le marabout

 

C’est toujours dans un large boubou bleu qu’il sort. Il est grand, imposant. Il se déplace avec une langueur très élégante. Il dissimule ses cheveux sous un chapeau assorti au boubou, mais sa barbe poivre et sel trahit sa cinquantaine. Il porte des lunettes de soleil, peu importe le temps qu’il fait. Et dans sa main droite, une grosse canne de bois massif. Il n’en a pas besoin, il ne boite pas. L’objet ressemble davantage à un sceptre, un symbole de pouvoir, de sagesse. Un symbole incongru dans notre quartier. Un quartier populaire de Genève où tous les habitants ont un jour ou l’autre croisé ce chef de village, ce marabout d’un autre temps, d’une autre terre. Il me salue toujours d’un « Bonjour, chère Madame », comme s’il me connaissait, me respectait tout particulièrement. Avec sa voix grave, il accentue le mystère qui se dégage de lui. Surprenante africanité sous la grisaille genevoise. Étonnant exotisme à la caisse de la coop où je le rencontre aujourd’hui. Le grand homme aligne ses courses sur le tapis, quelques fruits, du pain, du lait, puis dispose la petite barre qui doit absolument – dans notre curieux pays – séparer ses achats des miens. Il sort sa supercard d’un porte-monnaie où tout est parfaitement à sa place, règle avec une postcard, range ses provisions dans un sac réutilisable, salue la caissière et s’en va. Cet homme-là, le grand marabout de mon quartier, cet homme est africain, sans aucun doute. Mais lorsqu’il s’agit de faire ses courses, il se transforme en Suisse allemand sans le moindre effort.

 

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