les minuscules

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le placard
 
Je ne trouve plus ma page, le signet a glissé dans un recoin secret et momentanément introuvable. Mes écouteurs sont plus sûrement emmêlés que le réseau des grandes banques du pays. Je m’impatiente. Il ne me reste plus que trois arrêts, j’abandonne le livre et l’Iphone au fond de mon sac. Je lève les yeux. Deux garçons discutent et rient. Ils ont quinze, peut-être seize ans. Ils parlent albanais, puis français, puis albanais à nouveau. L’un d’eux mesure déjà plus d’un mètre quatre-vingts. Je devine les traits de l’homme à venir dans son visage encore imberbe. Élégant et agressif. Il sera beau, mais ne s’en doute pas encore. Son ami ne lui ressemble pas, petit, bonhomme, chaleureux. Un bon garçon, un visage pour une vie simple, modeste et éventuellement douce. Ils sont proches, se connaissent bien. Ils chahutent. Le plus petit s’agite, fait rire son ami, puis l’agrippe et le tire vers lui pour le décoiffer. Mais le visage anguleux du grand adolescent ne sourit pas, il grimace. Il se dégage trop vite, trop sèchement d’une étreinte qu’il souhaite bien plus qu’il ne peut l’accepter. Je l’ai vu. J’ai compris et il le sait. Nous descendons au même arrêt. Je l’entends me siffler. Il chuchote quelques paroles graveleuses, donne un coup de coude à son copain qui glousse, mal à l’aise.  Je remets maladroitement la musique dans mes oreilles. Je ne veux plus l’entendre, il me fait mal.
Ce n’est encore qu’un gamin. Seul, face à cette part de lui qu’il déteste.  Mais il a encore le temps. Le temps de devenir un homme, un homme libre qui ne se tromperait plus d’ennemi.

 

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