les minuscules

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le réveillon
 
Une nappe blanche, le service en porcelaine et les couverts en argents.
Le cœur de saumon, de la crème aigre et des blinis.
Les huîtres, un demi citron, du pain de campagne et du beurre breton.
Le foie gras, de la fleur de sel, un chutney à la mangue et du pain brioché.
Et le champagne, bien frais.
 
Elle lisse sa petite robe noire, vérifie son délicat maquillage dans la lame d’un couteau et ajuste le fermoir de son sautoir de perles. Elle allume les bougies et admire sa table. Tout est prêt. Elle s’assied, ouvre la bouteille et pousse un petit cri lorsque le bouchon s’envole. Elle savoure les fines bulles, sent déjà l’alcool lui tourner la tête – elle a pris l’habitude de ne boire qu’à l’occasion de son anniversaire (Château Margaux) et du réveillon (Dom Pérignon).
Il est temps d’ouvrir son cadeau. Elle a gardé tout spécialement la dernière lettre de son fils. Elle se retient depuis près de quinze jours d’ouvrir la précieuse enveloppe. Il a bien essayé de la convaincre de lire son journal quotidien sur internet, mais elle a donné la petite machine blanche qu’il lui avait envoyée par la poste aux bonnes œuvres. Elle ne veut pas le lire sur un écran, elle préfère toucher le papier, avoir ses mots, ses ratures pour elle seule. Alors elle doit se contenter d’un courrier de temps en temps. Parfois, elle reçoit trois lettres la même semaine et parfois, elle se languit pendant des mois de sa petite écriture carrée. Les postes du monde sont plus capricieuses que les ordinateurs.
Elle glisse enfin son petit couteau sous le papier. Des enfants rayonnants, des fleurs aux couleurs vives et d’improbables animaux tombent dans son assiette en porcelaine. Elle met de côté les photographies, déplie l’unique feuille de papier. Il ne revient pas, il part encore plus au Sud. Elle soupire de tristesse, de fierté aussi. Elle range soigneusement la lettre et les photographies dans l’enveloppe et se tourne vers Edmond qui trône à sa gauche, dans son cadre en argent massif. Elle lui parle, lui raconte que leur fils fait le tour du monde, qu’il soigne les enfants de toutes les couleurs depuis qu’il n’a pas pu le soigner, lui, son papa. Elle dépose un baiser sur le portrait, étend sa serviette sur ses genoux et avale la première bouchée de son repas de fête.
 

 

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