les minuscules

 

Le regard

 

J’ai mis du rouge à lèvres rouge, ma grosse veste noire et mes gants doublés. Le vent s’amuse à emmêler mes cheveux, le léger parfum du shampoing me fouette le visage. J’aime beaucoup ça, marcher, dans la ville en hiver. Le jour est tombé, c’est l’heure de rentrer à la maison. Le monde se presse dans les trams ou s’énerve dans les voitures. Et moi, je marche. Je marche vite, le froid, tout de même. Il y a foule à l’arrêt stand, je dois ralentir. Je lève les yeux et croise un regard bleu. Je passe, retrouve mon rythme quelques mètres plus loin. Mais ce regard me reste dans l’œil. Je me redessine son visage. Un homme. Un très bel homme en fait. Grand, blond, barbe légère, lunettes et costume de banquiers, niveau supérieur. Ce genre de type regarde les femmes, mais discrètement, avec la prudence du notable. Lui m’a fixée sans calcul. Mais rien de lubrique dans ses yeux. Non, rien du tout. C’était autre chose. De la surprise et une émotion plus profonde. Un peu de souffrance, peut-être. Cinq cents mètres après l’avoir dépassé, je le reconnais. Je me souviens de lui. Il était encore un peu garçon. Nous avions dix-huit ans. Il souriait beaucoup, il était timide, parfois un peu brusque. C’était pourtant si facile à interpréter. Mais c’est quinze ans et un regard qu’il m’aura fallu pour comprendre que je lui ai fait mal.

 

 

 

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