les minuscules

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le routier
 
Il se dandine sur son siège, histoire de détendre les lombaires. Pas très efficace. La marchandise était lourde, pas pratique à charger ce matin. Et il avait encore oublié sa ceinture de force. Il faut qu’il arrête d’oublier cette satanée ceinture, à croire qu’il a envie de se faire mal, comme dirait sa fille. Il jette un coup d’œil au photomaton accroché au rétro. Il sourit. Il se trouverait presque beau, sa jolie Caroline collée à sa joue. Il faut qu’ils en refassent des photomatons, il ne veut rien oublier, elle change si vite.
L’œil de Moscou clignote, bientôt quatre heures qu’il roule. Il n’avait pas tant aimé qu’on lui impose cette machine pour contrôler ses heures, puis il s’y était fait. Il ne râle plus que par habitude. Il descend sur Cossonay. Il pourrait aller jusqu’à la gare, ou même remonter en ville pour trouver un petit resto où passer ses quarante-cinq minutes de repos réglementaires, mais non. Il s’est préparé un sandwich – parfait, beurre, moutarde, cornichons – et un thermos de café. Sur le bord de cette route infernale, il n’y a qu’un endroit où il peut stationner son camion sans gêner la circulation. Un petit renflement, de l’herbe, de l’ombre. Il n’y a pas de banc, il n’a pas besoin de banc. Il descend, s’étire, respire. L’herbe est fraîche, presque froide. Il s’allonge, déplie le papier d’alu qui protège son repas. Il fait bien attention à ne pas salir sa main droite, celle qui tient le livre. Il avait promis à Caroline de lire ce roman qu’elle adoore. Il s’était un peu moqué d’elle, de ses amourettes de vampires. Puis, il avait lu. Puis, il avait acheté, en cachette, le tome deux, puis le trois, puis le quatre. Et maintenant qu’il arrive à la fin de la série, il se demande ce qu’il va bien pouvoir voler dans la bibliothèque de Caroline.

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