les minuscules

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le soleil
 
Il danse. Il ne se déhanche pas exactement sur le rythme saccadé et bien trop hype pour lui, mais il danse. Il s’épuise vite, il doit s’asseoir, essoufflé. Il ouvre sa canette tiède sans cesser de trémousser sa tête et ses épaules flasques. Un peu de mousse coule sur son menton, il l’essuie et salue timidement le barman de la roulotte qui le laisse écluser son pack quotidien de bières prix garantie. L’animateur du lieu vient lui serrer la main, lui demander comment il va, lui conseiller de s’asseoir à l’ombre. Il aime ça, se sentir membre de quelque chose, connaître les usages. Il surveille jalousement sa chance. Il vient toujours seul ici. Lorsqu’il est seul, ça va, il ne fait pas peur. Les gens normaux se contentent de l’éviter et les plus convaincus de leur ouverture d’esprit répondent même d’un petit rire gêné à ses plaisanteries.
De jeunes hommes sortent de l’eau, ruisselants et rieurs, pour boire de la bière fraîche, achetée au bar, comme il se doit. Il réalise alors que le soleil est chaud, doux, bon. Il en veut sa petite part, lui aussi. Il enlève son t-shirt et le noue sur sa tête. Sa peau est jaune, cireuse. Des blessures vaguement cicatrisées marbrent les  veines de ses mains, de ses bras jusqu’à mi-biceps. Un large pansement blanc couvre son tibia droit. Il n’ira pas dans l’eau, le médecin a été très clair, si la blessure ne reste pas absolument propre, la gangrène menace sa jambe. Il n’est plus ce beau jeune homme un peu excessif, un peu bohème, complètement charmant et riche de son bel avenir qu’il était encore l’année dernière. Il ne le redeviendra jamais plus, il le sait. Pourtant, ce soleil qui court sur son torse boursouflé, le bruit de l’eau qui s’échappe du lac dans le grand fleuve de la ville, il ne les voit vraiment qu’aujourd’hui.

 

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