les minuscules

 

Le primate

 

Il se présente dans un costume bien taillé. Petit patron, quarantaine juste entamée. Plutôt bel homme. Il prend le bus. J’imagine un permis retiré pour cause de samedi soir. Il prend mon bus, tous les matins. D’abord les clins d’œil, puis les bruits de bouche et finalement une petite langue rose sur ses lèvres. Le primate exprime très clairement son désir sexuel et ne s’offusque pas de mon désintérêt. Les écouteurs vissés sur les oreilles, le livre ouvert sous les yeux, rien n’y fait. Matin après matin, il continue son jeu à sens unique. Il continue à me solliciter comme si une brèche spatio-temporelle sur film pornographique allait s’ouvrir, comme si les femmes se jetaient sur les inconnus, le matin, dans les bus. Je l’ignore. Depuis plus de vingt ans que la puberté m’a dévoilé le primate, j’ai tout tenté pour dialoguer avec lui. Rien ne fonctionne. Rien. Rien d’autre que de le considérer comme une mouche qui vous gêne et qu’on écarte de la main. Mais aujourd’hui, le bus est plein. Le primate discute gros sous au téléphone et il s’assied à côté de moi, sans me voir. Je le fixe. J’ai soudain envie de lui parler, de lui dire mon nom, d’être enfin une personne pour lui. Mais lorsqu’il me voit, ses pupilles se dilatent. Il a peur. Il plonge son regard dans son portable, comme si le Graal s’y cachait. Et dès qu’une place se libère, il fuit. Tout petit primate. Tout petit garçon.

 

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