les minuscules

 

Le prénom

 

Je rentre, pressée. Vite, manger, vite, penser aux cours de l’après-midi, vite, repartir. Devant mon immeuble, une bouche au collagène, une petite veste ajustée, des lunettes rondes assorties, un jean moulant. La cinquantaine, en forme, tonique et souriant. Un gay à la maturité triomphante. Il cherche quelque chose, nos yeux se croisent, mais il n’a pas le temps de m’adresser la parole qu’une femme l’interpelle. Ah, tu es là ! L’école de danse, c’est cette entrée, Adolf. Je rentre, me prépare un en-cas et je pense aux parents de cet Adolf. À ces gens qui ont donné ce prénom souillé à leur bébé quelque quinze ans après la fin de la guerre, ici, en Suisse ou peut-être ailleurs en Europe. Hommage ? Ignorance ? Désintérêt ? Peu importe la raison, aucune n’est bonne. Aujourd’hui, ces parents sont vieux, très vieux. J’espère qu’ils vivront encore très longtemps et que tous les dimanches, leur fils vient les voir avec son amoureux, sa bouche au collagène et un string à paillettes.

 

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