les minuscules

 

les frites

 

Une ancre, un cœur transpercé d’une flèche et une silhouette féminine aux seins ridiculement proéminents dansent sur ses immenses bras rougis par l’huile bouillante. Sur chacune de ses phalanges, des paquets d’encre bleue forment des lettres indéchiffrables. Tatouages d’un autre siècle, gravés sous la peau par un copain sans talent dont on a oublié le nom. Indémodables.

 

Il sert des portions de frites par dizaine ce soir. Il fait frais, le petit crachin réveille des envies de gras brûlant les doigts. Ils sont venus, malgré le match, ils sont venus par centaines écouter du jazz et boire du champagne. Mais lui, il sert des frites. Il sert des frites avec Claudine. Elle glousse doucement lorsqu’il noie de mayonnaise les commandes des clients, elle resserre son tablier lorsqu’il glisse un peu sur son imposant ventre, le regarde du coin de l’œil lorsqu’il s’approche de l’huile bouillante. Il commence à maîtriser les gestes, mais il se ralentit, retenant encore un peu le regard protecteur de Claudine. Elle est allée chez le coiffeur pour lui. Pour être sûre qu’il le remarque, elle a teint de larges mèches de ses cheveux en rose. Il n’a pas remarqué, mais il a pris sa main.

 

Un groupe de jolies femmes faisant une énième entorse à leur régime commande dix portions, du ketchup mais pas de mayonnaise s’il vous plaît ! Claudine ressent un petit pincement, tout près du cœur. Il empoigne un nouveau paquet surgelé, l’ouvre d’un geste et passe méticuleusement les pommes de terre dans la friture. Il sale, sourit, demande aux jeunes filles le résultat du match pendant qu’elle encaisse. Simple. Parfait. Le pincement n’était qu’une illusion, un souvenir d’une autre vie, d’un autre homme.

 

*

 

Demain, ils prendront le train. Ils se tiendront la main durant tout le trajet, ils se colleront à la fenêtre pour admirer la vue entre Montreux et Lausanne. Ils mangeront des sandwich. Claudine pleurera un peu, même si elle luttera de toutes ses forces pour se retenir, pour ne pas lui imposer le souvenir de ses larmes. Lui, il ne pleurera pas, il ne sait pas. Il commencera simplement à attendre. Cinq ans. Cinq ans dans une petite cellule de béton, cinq ans à partager son espace vital avec des inconnus, cinq ans sans Claudine.

 

Cinq ans. Cinq ans avant de partir sillonner les routes dans la camionnette de Claudine. Cinq ans avant de vivre et de servir des frites.

 

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