les minuscules

les talons aiguilles
 
D’abord, elle les a admirés. Elle les regardait dans la vitrine, chaque jour en rentrant des cours. Noirs, pointus, fins. Des escarpins élégants, des chaussures de femmes et pas de pétasses comme les plateformes en plexiglas que portent les copines de son abruti de frère. Puis, juste avant les vacances, elle a osé. Elle est entrée dans la boutique. Elle ne s’est pas attardée dans les rayons, elle n’a pas flâné, elle n’a pas pris le temps de renifler l’odeur du cuir véritable. Elle a demandé tout de suite à les voir. Elle les a caressés, retournés. Le prix. Beaucoup trop chers pour elle. La vendeuse les a rangés, avec une petite moue dédaigneuse. Elle a pensé à cette grimace, à ce mépris pendant les vacances. Elle s’est gavée du Buriyani de sa grand-mère sans pouvoir chasser le petit goût acide de ce souvenir. Au marché du village, elle a tripoté des dizaines de pairs, mais rien ne se rapprochait de ce raffinement, de ce chic dont elle rêve pour ses pieds. Elle est retournée les admirer dès son retour à Genève, à la maison. Un grand panneau soldes barrait la vitrine. Tout à 50%. Il en restait une paire, juste une paire, sa pointure. Elle a de tout petits pieds. Nonante-sept francs nonante-cinq de pur bonheur.
 
Dès le lendemain, elle a grimpé sur ses talons aiguilles, les a portés fièrement à l’école de commerce. Ce n’est que vers quatorze heures que je l’ai croisée, ses chaussures à la main, pieds nus dans les rues de Genève. Il faut souffrir pour être belle…

 

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Avec le soutien de la Ville de Genève