les minuscules

 

L’innocent

 

Habillée avec goût et précision, la touriste japonaise s’écarte. Elle a peur, elle le fuit. Comme s’il pouvait irrémédiablement la tacher en lui adressant la parole. Le jeune cadre dynamique l’évite aussi, mais lui sans peur, juste avec une mine de dégoût irrité. Une adolescente très maquillée sursaute à son approche et détourne la tête lorsqu’il ouvre la bouche. Le quai de la gare se vide autour de lui. Sa tête dodeline sur sa poitrine. Ses yeux chassieux louchent, comme perdus dans un autre monde, un monde vide. Son blouson, son pantalon sont souillés de vomi, d’urine. Tout en lui repousse. Le dégoût l’emporte sur la compassion. Même pour mendier il n’a rien de ce qu’il faut. Lorsque je glisse une pièce dans sa main noircie de crasse, je pense au nourrisson qu’il a été. À la femme qui l’a reçu sur son sein et a senti son cœur gonfler d’amour pour ce nouvel être pur et innocent. Et puis, en le regardant claudiquer vers une autre main, je me ravise. J’en suis certaine, cet homme qui s’est abandonné lui-même, cet homme-là, personne ne l’a jamais aimé.

 

 

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